Louis Aragon
Strophes pour se souvenir
Vous n’avez
réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue
ni la prière aux agonisants
Onze ans
déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous
étiez servi simplement de vos armes
v.5 La
mort n’éblouit pas les yeux des partisans
Vous aviez
vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de
barbes et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche
qui semblait une tache de sans
Parce qu’à
prononcer vos noms sont difficiles
v.10 Y
cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne
semblait vous voir français de préférence
Les gens
allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à
l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient
écrit sous vos photos morts pour la
France
v.15 Et
les mornes matins en étaient différents
Tout avait
la couleur uniforme du givre
A la fin
février pour vos derniers moments
Et c’est
alors que l’un de vous dit calmement
v.20 Je
meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la
peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie
Adieu la lumière et le vent
Marie-toi
sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas
demeurer dans la beauté des choses
v.25 Quand
tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand
soleil d’hiver éclaire la colline
Que la
nature est belle et que le cœur me fend
La justice
viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô
mon amour mon orpheline
v.30 Et
je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient
vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et
trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et
trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et
trois amoureux de vivre à en mourir
v.35 Vingt
et trois qui criaient la France en s’abattant.
Un peu d’histoire : L’Affiche Rouge est une affiche de propagande. Elle pose les
photos des principaux résistants (étrangers) en noir et blanc sur fond rouge.
Le texte en est « Des libérateurs ? La libération ! Par l’armée
du crime ».
Ce poème a été adapté en musique par Léo Ferré sous le titre « L’affiche
rouge »
Lettre de Missak Manouchian :
Le 21
février 1944,
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien aimée,
Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. Nous serons fusillés cet après-midi à quinze heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie. Je n’y crois pas mais je sais pourtant que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.
Je m’étais engagé dans l’armée de la
Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du
but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre. Ecoutez la douceur de la liberté,
de la paix de demain.
Je suis sûr que le peuple français
et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement.
Au moment de mourir, je proclame que
je n’ai aucune haine contre le peuple allemand. Chacun aura ce qu’il mérite
comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres
peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus
longtemps. Bonheur à tous.
J’ai un regret profond de ne t’avoir
pas rendue heureuse. J’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le
voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et
d’avoir un enfant pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un
qui puisse te rendre heureuse.
Tous mes biens et toutes mes
affaires, je te les lègue à toi, à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre, tu
pourras faire valoir ton droit à la pension de guerre en tant que ma femme car je
meurs en soldat régulier de l’armée française de la Libération. Avec l’aide des
amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits. Tu
apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie.
Je mourrai tout à l’heure avec mes vingt-trois camarades avec le
courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille.
Aujourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la
belle nature que j’ai tant aimée que je dirai Adieu à la vie et à vous tous, ma
bien chère femme, et mes bien chers amis.
Je vous embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui
me connaissent de loin ou de près. Je vous serre tous sur mon cœur. Adieu
Ton
mari, ton ami, ton camarade,
Missak
Manouchian